Alain Dewerpe : la mort d’un historien du travail et de l’industrialisation

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Alain Dewerpe : la mort d’un historien du travail et de l’industrialisation

L'historien Alain Dewerpe, qui a consacré d'importants travaux au monde industriel, aux mouvements sociaux, à l'organisation du travail et au massacre de Charonne du 8 février 1962, vient de nous quitter.

Décédé à 62 ans, le 16 avril 2015 à Paris, Alain Dewerpe n’aura pu achever son gros projet d’une histoire de l’usine, « une tentative d’approche totale intégrant les dimensions économiques, culturelles et spatiales » selon les termes de son éditeur.

Né à Paris le 23 septembre 1952 et élevé par ses deux grands-mères, cet universitaire décrit comme discret et attachant, effectue un parcours brillant. Élève à l'École normale supérieure (ENS), puis agrégé répétiteur rue d'Ulm, « caïman » dans le jargon normalien. Attiré par l'Italie, il séjourne successivement à Naples, où il enseigne à l'Institut français, et Rome, où il se fait élire membre de 1'Ecole française.

Pour ses contemporains, il demeure une figure de 1'École des hautes études en sciences sociales (Ehess), où il occupe une place de directeur d'études et fait fructifier ses recherches. Ses travaux portent à la fois sur des analyses exhaustives (Le Monde du Travail en France, 1800-1950 paru en 1989 chez Armand Colin (collection Cursus) ; Espion. Une anthropologie historique du secret d'État contemporain ; L'Industrie aux champs. Essai sur la proto-industrialisation en Italie septentrionale 1800-1880 publié en 1985) et des cas particuliers (La fabrique des prolétaires. Les ouvriers de la manufacture d'Oberkampf à Jouy-en-Josas, 1760-1815 en collaboration avec Yves Gaulupeau).

La trajectoire de Dewerpe est imbriquée, tant sur le plan biographique qu'intellectuel, à celle des violences policières, dont il fera un récit méthodique et implacable dans son œuvre maîtresse, Charonne, 8 févier 1962. Le sous-titre de 1'ouvrage, Anthropologie historique d'un massacre d'État (Folio), énonce les règles de sa méthodologie. « (…) produit d’un rigoureux travail d’historien, un grand travail de méthodologie et l’hommage d’un fils à sa mère, qui fut l’une des huit victimes de ce massacre » (Julie Clarini dans le journal Le Monde). Il y combine un degré élevé d'exigence politique et une rigueur scientifique guidée par la confrontation méticuleuse des sources.

Alain Dewerpe est issu d’une famille éprouvée par la guerre, décimée par la déportation des juifs et marquée par la participation à la Résistance. Parcours singulier donc que celui de cet homme, héritier d’hommes et de femmes engagés, de culture communiste, d’où sans doute son intérêt particulier pour le monde du travail.

De sa condition d'orphelin il fera paradoxalement une force : son père est victime, peu avant sa naissance, de la répression qui s'abat sur la manifestation contre la venue du général américain Ridgway, sa mère, Fanny Dewerpe, est l'une des neuf victimes, métro Charonne, du 8 février 1962. Ces drames auraient pu l'anéantir. Alain Dewerpe en défiera la charge tragique en passant le sujet délicat de la répression au crible de 1'histoire. « Que voudriez-vous que le lecteur retienne de votre travail ? » interrogeait l'Humanité en 2006. « Que l'étude d'un événement singulier peut permettre d'envisager des questions plus générales : la violence d'État, les relations entre les citoyens et les gouvernants devant le scandale, le mensonge politique, les manières dont la société française s'arrange (ou ne s'arrange pas) des morts politiques et ce qu'elle fait des souvenirs. » On voit poindre dans sa réponse l'imbrication entre histoire et civisme, matrice de sa pensée.

C’est à cet homme discret, grand historien, agrégé d’histoire, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, que nous voulons rendre un hommage fraternel.

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