Bernard MARIS (1946-2015)

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Bernard MARIS (1946-2015)

Economiste et journaliste, Bernard MARIS a été assassiné, avec ses collègues, dans les locaux de Charlie Hebdo mercredi 7 janvier 2015. Sous le nom d’Oncle Bernard il y publiait une chronique hebdomadaire dans son style vigoureux et original, pourfendant les banques, fustigeant les patrons, le marché, le capitalisme, la doxa libérale. Les économistes et « les experts » n’étaient pas épargnés. Il leur reprochait de n’avoir pas vu venir la crise et n’être pas davantage en mesure de dire pourquoi ils s’étaient trompés. Quand on relit ses chroniques publiées de 2005 à fin 2012 (avant, pendant et après la crise de 2008) et rassemblées en mai 2013 dans Journal d’un économiste en crise (Les Échappés - Charlie Hebdo éditeur) on est étonné de constater que le séisme qui allait ébranler l’économie mondiale avait été, semaine après semaine, annoncé et analysé.

Car Bernard MARIS était un économiste fin pédagogue, démontant les mécanismes de l’économie libérale qui a généré la bulle financière, décortiquant l’imposture des emprunts pourris qui ont ruiné les plus modestes et endetté nombre de collectivités territoriales.

Sur France Inter, il débattait sans concession, avec chaleur, mais sans agressivité avec Dominique Seux du journal économique Les Echos, en faisant entendre une voix qui tranchait avec le discours dominant.

Agrégé d’économie, admirateur de Marx et de Keynes, il a publié une dizaine d’ouvrages, notamment : Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles et un remarquable Anti-manuel d’économie en deux volumes, en 2003 aux Editions Bréal.

Oncle Bernard disait dans la préface du Journal d’un économiste en crise qu’il avait écrit que ses chroniques s’adressaient un peu à ceux que Pierre Sansot appelait les gens de peu, et Orwell, plus simplement, le peuple.

Cet humaniste chaleureux va beaucoup nous manquer pour, selon l’expression du Monde du 8 janvier, « nous préserver de la fureur du capitalisme. »

Bien qu’extraire des passages de certaines chroniques soit réducteur et frustrant, ils donneront un aperçu du style percutant de Bernard Maris et de la vigueur de sa pensée :

Le MEDEF : une machine à tuer le social - 27 juillet 2005

« (…) Une des grandes victoires de Gattaz (le père de l’actuel président du MEDEF, NDLR) - l’un des patrons les plus réacs que l’on ait connus depuis l’Occupation, qui a donné au patronat français l’occasion de démontrer tous ses talents - avait tenté d’obtenir de Chirac la suppression de l’autorisation administrative de licenciement, contre la création de… 700 000 emplois ! (Pas un emploi n’a été créé) »

La Bourse détruit du capital et menace le capitalisme - 19 octobre 2005

« (…) Les fonds d’investissement (mutual funds) et les fonds spéculatifs (hedge funds) gèrent l’argent que leur confient les fonds de pension. Les hedge funds sont plutôt sur les marchés très chauds, genre pétrole, matières premières, sur lesquels ils prennent des positions haussières quand ça monte, et baissières quand ça baisse. Ils mettent toujours de l’huile sur le feu. Ils ne sont pas si rentables que ça (du moins pas plus rentables que les mutual funds). La frontière entre « hedge » et « mutual » devient de plus en plus difficile à tracer. L’un et l’autre sont obsédés par le ROE (return on equity) ou le ROCE (return on capital employed), ce que Marx appelait tout simplement le taux de profit financier : ils veulent que 100 dollars leur rapportent au minimum 15 dollars. 15% de taux de profit net. Ils prennent des positions dans des entreprises, dégraissent, coupent, revendent. L’explosion des fusions acquisitions leur est due. Ils délaissent des actions au profit des obligations, plus liquides. Ils gèrent au jour, tandis que les entreprises sur lesquelles ils sautent gèrent à vingt, trente ans, voire plus.

Pourtant, derrière eux, il y a les banques. Les grosses banques… qui tirent leur épingle du jeu en faisant apparaître des profits hallucinants (en 2005 le taux de profit de la Deutsche Bank sera de 29 % !).

(…) Théoriquement, ce sont les entreprises qui font le capitalisme. Désormais, ce sont les banques.

(…) Et les fonds de pension dans tout ça ? Les petits vieux de Californie ? Ils ont bon dos. Ce ne sont pas les pires. Ils ne savent même pas où est leur argent.»

Déflation : enfin, on entre dans la crise ! 26 novembre 2008

Les prix baissent aux Etats-Unis sur deux trimestres consécutifs, ce qui ne s’était jamais vu depuis soixante ans. La déflation s’annonce dans les chaumières. La déflation est une spirale prix-salaires, sauf que cette fois les prix baissent, puis les salaires, puis les prix, etc. En même temps, la valeur des actifs - capital financier, immeubles - diminue. Il n’y a qu’une chose qui prenne de la valeur en période de déflation : l’argent. Le cash. Comme le seul moyen de s’enrichir est de rester liquide, plus personne ne prête. Seule la lessiveuse pleine de billets prend de la valeur, ou encore l’argent caché dans le paradis fiscal. La déflation annonce une grave crise de crédit et un chômage record…

(…) Pourquoi déflation ? Parce que crise du crédit. Et puis parce qu’on a tellement voulu casser les salaires et l’inflation. Dans l’inflation, l’emprunteur est content : sa dette s’allège avec le temps, car le capital qu’il doit rembourser perd un peu de valeur. Les emprunteurs sont les salariés jeunes et les entrepreneurs. On a fait la guerre à ces gens-là depuis trente ans… On a créé une industrie financière qui ne reposait sur rien, sur aucun travail, aucune invention, purement parasitaire, qui ne servait qu’à pomper l’argent des salariés. A force de pomper, on a niqué les salariés, et à force de niquer les salariés, on a niqué l’économie. »

Racisme économique - 21 septembre 2011

Tumulte autour de la Grèce : faut-il continuer à aider la Grèce ? Et les Grecs, ces paresseux, ces escrocs, ces danseurs de sirtaki ?

Le tumulte autour de la Grèce pourrait être celui de la France autour de l’Ardèche ou l’Ariège : 3 % de son PIB. La Grèce représente un peu plus : 3,5 % du PIB de l’Europe. Taper sur la Grèce à tour de bras fait penser à la fable : haro sur le baudet, haro sur le petit, le plus faible, pour faire oublier les turpitudes des puissants…

(…) Si j’étais Grec, je me dirais ceci : tiens les banques françaises, allemandes, anglaises, etc., empruntent de l’argent à la BCE (Banque centrale européenne) à 1 %, et une fois qu’elles ont cet argent (elles ont tellement de cash qu’elles le replacent généralement à 2 % à la BCE. Il y a en ce moment 150 milliards d’euros de dépôts à vue des banques européennes auprès de la BCE), elles le prêtent à l’Etat grec à 7 %, 8 %, 25 % et même, aux dernières nouvelles, à 35 % pour les crédits à très court terme… Il n’est pas un peu bizarre, ce métier qui consiste à écrire des lignes de débit-crédit en empochant au passage des différences qui sont du profit net ? N’est-ce pas un peu plus facile, comme métier, que celui de marchand de kebabs ? »

Bernard MARIS (1946-2015)

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