10 mars 1906 : la tragédie de Courrières

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10 mars 1906 : la tragédie de Courrières
10 mars 1906 : la tragédie de Courrières

Le 10 mars 1906, à Courrières, dans le Pas-de-Calais, vers 6 h 30 du matin, se produisit l'une des plus effroyables catastrophes de l'histoire mondiale de l'exploitation du charbon. Sur le carreau de la mine, la déflagration est d'une violence telle que les bois de soutènement des galeries sont projetés à l'extérieur, les cages permettant l'accès au fond, et même un cheval, sont soufflés à plusieurs mètres de hauteur emportant le chevalement sur leur passage et tuant un ouvrier occupé près d'un puits d'où s'échappe une grande quantité de gaz. L'ampleur du désastre est vite portée à la connaissance de tous : près de 1 200 mineurs ensevelis manquent à l'appel. Le sauvetage est très difficile à mettre en oeuvre, tant le danger demeure grand et les voies d'accès inutilisables. Néanmoins des équipes de secours, accompagnées de pompiers venus de Westphalie, commencent à descendre dans les souterrains où le feu fait rage, pour tenter de retrouver des survivants au milieu des corps carbonisés.

La nouvelle de l'accident et la remontée, sous la neige, des premières victimes ont plongé la population du bassin dans l'angoisse et la douleur, sentiments qui se transforment en colère au bout de quelques jours, alors que des bruits de plus en plus persistants circulent sur le non-respect, par la compagnie, des règles les plus élémentaires de sécurité. Le délégué mineur Ricq n'avait-il pas signalé, dès la mi-février, la forte présence de grisou dans les galeries, puis un départ d'incendie que les ingénieurs, incapables de maîtriser, décidèrent de murer, méthode jugée éminemment dangereuse par l'ouvrier, qui préconisait plutôt une inondation de la veine ?

Le 17, Clemenceau, tout nouveau ministre de l'Intérieur, fait saisir le registre sur lequel les délégués inscrivent leurs observations dans le but d'officialiser la thèse de l'accident imprévisible. Dans le même temps, les ingénieurs, afin de faire reprendre l'extraction au plus vite décident de mettre un terme aux opérations de sauvetage. Comme l'écrit Jaurès, dans l'Humanité du 13 mars, la Compagnie de Courrières ne gagne-t-elle pas, depuis 7 ans, 5 francs par ouvrier et par jour ?

À ce qui est jugé, par la communauté des mineurs indignés, comme des provocations la réponse ne se fait pas attendre, le même jour les premiers arrêts de travail sont enregistrés. La grève se répand, alors, comme une traînée de poudre à travers tout le bassin. La production est au point mort et les 50 000 grévistes ont le choix entre les mots d'ordre du Jeune Syndicat, proche de la CGT, qui anime un comité de grève prônant " Huit francs - huit heures " et le Vieux Syndicat, dirigé par le député socialiste Basly, lequel rencontre Clemenceau venu à Lens annoncer une occupation militaire discrète de la région, afin de faire respecter la liberté du travail.

La grève s'organise, comme toujours chez les " gueules noires ", autour d'un certain nombre d'activités, dans lesquelles les femmes jouent un rôle important : manifestations quotidiennes, réunions, collectes et distribution de vivres qui témoignent de l'élan de solidarité dont bénéficie la corporation. Ce rituel va être bouleversé, le 30 mars, par un véritable coup de théâtre, 13 rescapés remontent du fond après s'être nourris de cadavres de chevaux et désaltérés avec leur propre urine. Le 14 avril, un quatorzième survivant fait surface, au bout d'un mois d'errance dans les ténèbres ; le lendemain ce sont trois chevaux qui sont retrouvés vivants. Ces évènements tragiques, mettant en lumière l'attitude criminelle de la compagnie, seront à l'origine d'un déchaînement de fureur chez les ouvriers qui circulent en bandes saccageant tout sur leur passage et s'opposent en batailles rangées à la cavalerie. Les arrestations sont nombreuses et le conflit dans une impasse.

Les représentants des mineurs et des compagnies - d'autres bassins ont en effet été " contaminés " par le mouvement - qui se sont pourtant rencontrés dès le 18 mars, ne parviendront jamais à un véritable accord, tant sont insignifiantes les concessions octroyées par les employeurs. Le travail reprend fin avril-début mai, dans la déception et le découragement, à l'approche des élections législatives si importantes pour le député socialiste de la région, Basly, qui sera réélu. Quant à la CGT, elle espérait que les mineurs poursuivraient leur mouvement jusqu'au 1er mai, venant ainsi appuyer ce qui devait être une grande grève générale nationale en faveur de la journée de huit heures. Mais l'heure était encore à l'échec pour le monde ouvrier.

La catastrophe laissait derrière elle, en plus des 1 200 ouvriers morts au fond, 562 veuves, 1 133 orphelins, ainsi que plusieurs centaines d'invalides.

Diana Cooper-Richet

Maître de conférences en histoire contemporaine, université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines

Livre le plus récent : le Peuple de la nuit. Mines et mineurs en France XIXe-XXe siècles, Paris, Perrin, 2002, 532 pages.

10 mars 1906 : la tragédie de Courrières
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