La Sécurité sociale a 70 ans

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La Sécurité sociale a 70 ans

Expression du programme du Conseil national de la Résistance, la Sécurité sociale vise à mettre fin aux angoisses des familles modestes face aux accidents de la vie. Un homme incarne cette volonté : le communiste Ambroise Croizat.

« On a malheureusement tendance à l’oublier aujourd’hui, mais avant la Libération, nous vivions dans une véritable hantise de la maladie et, surtout, de l’opération. La majorité des gens n’avaient aucune assurance sociale. Et si l’hôpital survenait, c’était la catastrophe. Comment trouver l’argent pour payer l’intervention ? Mon frère avait dû se faire opérer d’une péritonite. Il a fallu vendre deux vaches, la moitié de notre cheptel. Nous avons dû vivre en tirant la ficelle pendant des années. »

Ce témoignage en dit long sur l’état de la protection sociale avant-guerre. Pas de travail, pas de salaire. Autrement dit la misère ou au mieux les quêtes de charité ou les collectes de solidarité.

« Il existait bien un système d’assurances sociales, mais il couvrait à peine un quart de la population française et ressemblait plus à une aumône pour nécessiteux. La moindre épidémie de grippe suffisait pour épuiser la caisse d’une mutuelle. Les gens ne se soignaient pas ou comptaient sur la chance de ne pas être affectés par une quelconque maladie », souligne Roger Petit, premier président de la caisse de Sécurité sociale de Savoie en 1946.

Cette terreur va s’effacer dans les couleurs de la Libération. Il souffle alors sur la France un vent d’invention sociale qui va marquer les annales de l’histoire. Fortement impulsés par les ministres communistes, leur parti qui pèse 29 % des voix, une CGT à cinq millions d’adhérents, un peuple de France qui sort de l’épreuve grandi par sa résistance et le prix qu’il a payé pour la Libération, les premiers gouvernements de la France libérée engagent un vaste plan de réformes sociales qui vont donner au pays le goût de la dignité. C’est ainsi que naît la Sécurité sociale.

« Le système le plus juste, le plus humain, basé sur une véritable solidarité nationale et garantissant enfin à tous une véritable protection sociale », disait Ambroise Croizat, ministre du Travail et futur bâtisseur de cette fabuleuse institution.

Exception française

Les racines de ce beau projet sont à rechercher dans le programme du Conseil national de la Résistance de 1944. Véritable charte des droits nouveaux née dans la nuit des maquis, elle s’affirme comme la volonté de rompre définitivement avec l’ancien monde et d’ouvrir le pays à l’innovation sociale. L’article 14 énonce ainsi de manière lumineuse les contours du nouveau système de protection sociale : « Nous, combattants de l’ombre, exigeons un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous des moyens d’existence au cas où ils seraient incapables de se les procurer par le travail, avec gestion par les intéressés et l’État. »

L’audace d’un peuple avide de justice, la France de 1789 revisitée par ceux qui ont lutté, souffert, espéré. Sur les pas du CNR, Ambroise Croizat, alors président de la commission du Travail de l’Assemblée consultative qui entoure le gouvernement provisoire d’Alger, prend la maîtrise d’oeuvre d’une équipe de résistants, médecins, syndicalistes (à laquelle se joindra François Billoux, ministre de la Santé en septembre 1944) qui trace les contours de la future institution. Cette réflexion collective, mûrie dans les combats de la clandestinité, constituera les fondements de l’ordonnance du 4 octobre qui instaure désormais ce nouveau droit à la santé pour tous.

Les fondations en place, il faut maintenant construire.

Le chantier est énorme. Nommé ministre du Travail en novembre 1945, Ambroise Croizat et son équipe prennent la tête de ce vaste mouvement populaire qui va aboutir à la création de 138 caisses de Sécurité sociale. « Une seule chose doit nous guider, répétait Ambroise Croizat à chaque réunion de groupe de travail, mettre définitivement l’homme à l’abri du besoin. En finir avec les angoisses du lendemain, avec la souffrance, le rejet et l’exclusion. »

« Tout cela s’est fait dans un enthousiasme indescriptible », poursuit un témoin de l’époque. On construisait la Sécu comme un outil collectif qui allait nous appartenir; les caisses elles-mêmes étaient bâties lors de nos congés ou hors du temps de travail. C’étaient parfois de simples baraques en planches, et c’est là que s’inventait tous les jours ce que le monde entier allait nous envier. » Unicité, universalité, solidarité, sont les maîtres mots du nouveau système. Il faut y ajouter surtout « démocratie » car, comme le clamait Croizat avec des mots d’une actualité brûlante : « Seule la gestion par les travailleurs de leur système social garantira le droit à la santé pour tous. »

Il faudra de nombreuses batailles, des menaces de grève, des prises de paroles pour l’imposer. À l’Assemblée, la droite multiplie les chausse-trappes et les contre-projets. Sur le terrain, patrons et syndicats minoritaires rechignent et s’opposent, les assurances privées à qui le nouveau système enlève la gestion des accidents de travail pour le confier aux intéressés, redoublent de pressions. Mais fort d’un rapport de force puissant, épaulée par le peuple de France, l’invention fécondera avant que d’autres menaces attentent au système.

Des ordonnances de 1967 au plan Juppé et aux multiples atteintes au droit à la santé, la Sécurité sociale va affronter toutes les tempêtes et la volonté de retour au « désert social » d’avant-guerre. « Jamais nous ne tolérerons qu’un seul des avantages de la Sécurité sociale ne soit rogné. Nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès. » Les mots d’Ambroise Croizat prononcés peu de temps avant sa mort incitent plus que jamais à faire de la Sécurité sociale non plus une coquille vide livrée au privé mais comme le répétait celui que l’on baptisa le "ministre des travailleurs", « un vrai lieu de solidarité, un rempart contre la souffrance et l’exclusion ».

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