Il y a un siècle, les frères Bonneff…

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Il y a un siècle, les frères Bonneff…
Il y a un siècle, les frères Bonneff…

Qui étaient les frères Bonneff ?

C'est dans le mémoire de maîtrise d'Isabelle Dauzat (bibliothèque Diderot à Lyon) rédigé en 1989 sous la direction de l'historienne Michelle Perrot, que l'on peut connaître Léon et Maurice Bonneff, qui analysent la condition ouvrière dans les années 1900.

Ils sont nés à Gray, en Haute-Saône. Les difficultés financières de leurs parents leur imposent d'arrêter leurs études après le certificat d'études. Ils arrivent à Paris vers 1900. Ils commencent à travailler dans le milieu de l'édition et à fréquenter des militants socialistes. Un écrivain socialiste libertaire, Lucien Descaves, les oriente vers l'enquête sociale, qu'ils développeront dans quatre ouvrages aux titres évocateurs (Les métiers qui tuent, la Vie tragique des travailleurs, la Classe ouvrière, Marchands de folie ), deux romans écrits séparément (Aubervilliers de Léon, l'aîné, et Didier, homme du peuple, du cadet Maurice), et près de 400 articles dans une dizaine de revues ou journaux de différentes tendances, principalement l'Humanité et la Dépêche de Toulouse. « L'enquête sociale a rempli leur vie ; elle s'est imposée à eux comme l'urgence la plus forte, la mise an scène la plus efficace », résumait Michelle Perrot en 1984 dans la préface à une réédition de la Vie tragique des travailleurs. Elle rappelle le contexte de ce début du XXe siècle, marqué par une « tension sociale très intense », avec l'année « 1906 comme point culminant des grèves » et un 1er Mai où « certains ont cru à une possible révolution ». Eux-mêmes socialistes, les Bonneff réalisent la jonction entre journalisme et mouvement ouvrier. Leurs descriptions minutieuses des conditions de travail sont toujours le support de revendications et de préconisations formulées par eux-mêmes ou par les fédérations syndicales qui les aident à accéder aux lieux de travail. Publié en 1905, leur premier ouvrage, Les métiers qui tuent, expose les risques liés aux « poisons de l'industrie » que sont le plomb, le mercure, l'arsenic, le sulfure de carbone, mais aussi les diverses poussières causes des maladies pulmonaires. Alors que la première loi sur l'indemnisation des accidents du travail adoptée en 1898 après des années de résistance patronale, le livre visait à appuyer l'extension de ce système de réparation aux maladies professionnelles. Ce qui sera fait en 1919, mais uniquement pour les pathologies liées au plomb et au mercure, avec des conditions très restrictives.

« Comme des clous, dans notre mémoire »

Dans la Vie tragique des travailleurs (1908), les Bonneff passent en revue divers secteurs d'activité, de la grande industrie au travail à domicile, en se livrant pour chacun à une analyse économique et sociale des conditions de travail et d'exploitation. Les Bonneff « laissent parler les faits ; ils enfoncent quelques chiffres seulement, comme des clous, dans notre mémoire » salue l'écrivain Lucien Descaves dans la préface. Le chapitre sur « l'enfer des tisseurs », à Lille nous fait pénétrer dans les intérieurs sordides de familles ouvrières du textile décimées par la tuberculose. Les Bonneff pointent quatre causes à la maladie, la sous-alimentation, le surmenage, le logis et les ateliers de travail insalubres, et préconisent l'instauration d'un salaire minimum et une réduction de la journée de travail : « Ce sont là les seules mesures susceptibles d'enrayer les progrès croissants de la tuberculose dans la classe ouvrière. La découverte même d'un sérum contre le bacille de Koch est moins nécessaire que l'application de ces mesures » concluent-ils avant de passer aux « travailleurs du feu » que sont les ouvriers des verreries, qui se désignent eux-mêmes comme « viande à feu » , puis aux égoutiers, aux caoutchoutiers, « aux misères de l'aiguille » , etc.

Ils dénoncent la « traite des enfants »

Très sensibles au sort des enfants, ils dénoncent la « traite des enfants » organisée pour fournir de petits Italiens, Espagnols ou orphelins, comme main d'œuvre à très bas coût aux verreries : « La "viande à feu" ne coûte pas cher, écrivent-ils. Elle coûte moins cher encore quand elle est faite de chair d'enfants. Car la verrerie emploie de tout jeunes enfants ; avant l'application de la loi qui tente d'imposer un minimum d'âge de treize ans pour l'entrée en usine, on trouvait dans les ateliers (...), le jour et la nuit, des enfants de sept ans ! » Ils sont aussi sensibles au sort des femmes, massivement employées dans l'industrie et sous payées, le summum de l'exploitation étant réalisé dans le « sweating-system » (système de la sueur) dans la confection, qui allie travail à domicile et salaire aux pièces. Ils les incitent à se syndiquer, quitte à créer leurs propres syndicats si les organisations masculines ne les accueillent pas volontiers, souligne le mémoire de 1989.

En 1912, les Bonneff mènent une nouvelle campagne contre le travail des enfants à travers la série d'articles « Pour les enfants d'usine », qui leur vaudra un procès en diffamation par un patron de verrerie.

Un tableau impressionnant du monde du travail de l'époque

Certains articles sont des extraits de la Vie tragique des travailleurs, mais la plupart sont réalisés au fil de l'actualité, notamment des grèves, qui sont toujours l'occasion pour les Bonneff d'analyser les conditions de travail et les risques d'un métier. La liste de parutions dresse un tableau impressionnant du monde du travail de l'époque : « Autour d'une grève. Quelle est la vie des camionneurs. Comment on travaille vingt heures par jour » (janvier 1909) , « Contre les terrassiers. On essaie de mater par la famine des travailleurs trop indisciplinés et trop... révolutionnaires » (février 1910), « La victoire des employés. Ils obtiennent la fermeture des magasins à 7 heures dans trois quartiers » (avril 1910), « La maladie des cimentiers. 95 % sont frappés. Un décret protecteur a été perdu » (mai 1910), « Comment on donne sa vue pour 10 francs par semaine. Des brodeuses de Paris , (août 1911) », etc.

Autre cheval de bataille, la lutte contre l'alcoolisme, fléau parmi les ouvriers dont ils soulignent à quel point il est entretenu par les employeurs. Ils lui consacreront le livre Marchands de folie, publié en 1912.

Morts à la guerre

En septembre 1914, le soldat Maurice Bonneff, 30 ans, était porté disparu après un combat dans la Meuse. Trois mois plus tard, son grand frère Léon, 32 ans, était grièvement blessé par un éclat d'obus et décédait à Toul, le 28 décembre 1914. L'Humanité, le journal de Jaurès, perdait deux chroniqueurs infatigables de la condition ouvrière. En six années, entre 1908 et leurs derniers écrits en juillet 1914, juste avant le déclenchement de la guerre, les deux frères avaient publié quelque 265 articles, tous consacrés à la description et à la dénonciation des conditions de travail effroyables des ouvriers, hommes, femmes et enfants, employés dans une industrie en plein développement, mais aussi dans le bâtiment, ou encore à domicile dans le secteur textile. Articles militants, réalisés souvent avec la complicité de syndicats CGT, et revendiquant toujours, l'adoption de lois protectrices et réparatrices pour ces travailleurs.

Un siècle plus tard

L'écrivain Didier Daeninckx qualifiera de « sociologie sauvage » l'œuvre des deux frères qu'il a découverts par hasard, en lisant dans un journal un fait divers situé rue des Frères-Bonneff à Bezons (Val d'Oise) : « Si l'on décide de briser la dalle d'oubli qui recouvre l'œuvre solidaire des frères Bonneff, ce n'est pas seulement l'histoire des combats ouvriers qui ressurgit, c'est aussi un monde englouti qui nous est donné à lire. Le monde des mots effacés par centaines, rayés, jetés, condamnés pour leur trop grande proximité avec l'usine. »

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