30 septembre 1965, en Indonésie, une tragédie amène Suharto au pouvoir

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30 septembre 1965, en Indonésie, une tragédie amène Suharto au pouvoir

Le 30 septembre 1965, le putsch de Suharto, réalisé avec le soutien de la CIA, déclenche une véritable tuerie des communistes et des démocrates indonésiens, qui fait entre 500 000 et 2 millions de victimes.

Le 30 septembre 1965 débutait en Indonésie « l’un des pires meurtres de masse du XXe siècle », au propre dire de la CIA, qui fut l’instigatrice du massacre. En ces années de guerre froide, le régime indépendantiste de Sukarno, l’un des fondateurs du Mouvement des non-alignés, soutenu par le Parti communiste indonésien (PKI), constitue, selon Washington, un foyer « d’infection » susceptible de « s’étendre à l’ouest », et d’autant plus inquiétant que le PKI se renforce d’une élection à l’autre. Il compte à l’époque 3,5 millions de membres (sur une population alors d’une centaine de millions d’habitants) et d’importantes organisations de masse, parmi les paysans, les femmes et les jeunes, capables de rassembler quelque 15 millions de personnes. Des révélations du Washington Post en 1990 font état de déclarations d’un ancien membre de la section politique de l’ambassade américaine à Jakarta, Robert J. Martens. Ce dernier explique qu’il y dirigeait un groupe de fonctionnaires du département d’État et de la CIA, qui, précise-t-il, ont consacré deux ans à la constitution de ces listes de communistes. Cette révélation confirme que, dès 1963, Washington préparait une action subversive en Indonésie.

Le silence qui s’est abattu depuis cinquante ans sur les événements du 30 septembre 1965 a contribué à épaissir le mystère de l’origine du déclenchement de cette action. Il y aurait eu une tentative de putsch par une poignée d’officiers proches du PKI, voulant « protéger le président Sukarno » contre des éléments réactionnaires de l’armée préparant un coup d’État. En 2000, le colonel Latief, commandant une brigade d’infanterie implantée dans la capitale Jakarta et qui fut incarcéré en 1965 et libéré en 1999, témoigne que Suharto, alors commandant des forces stratégiques de l’armée, avait été mis au courant du complot contre Sukarno, dans lequel trempaient sept généraux. Ces derniers ont été enlevés dans la nuit du 30 septembre et assassinés. Débute alors une campagne de propagande minutieusement préparée accusant les communistes d’être les auteurs du rapt. S’enchaîne alors une méthodique et sanglante chasse aux « athées ». L’Indonésie vécut une sorte de génocide dans la quasi-indifférence mondiale. Le PKI, et toutes les organisations qui lui étaient proches : syndicats, fédération des enseignants, organisations de jeunesse, des femmes, etc., furent anéantis en quelques semaines.

En mars 1966, Sukarno fut écarté officiellement du pouvoir par Suharto. Dans un rapport datant de 1983, la CIA a estimé qu’il y eut 250 000 morts. Des généraux indonésiens comme Sudomo et Sarwo Edhie, proches de Suharto, ont avancé des chiffres allant de 500 000 à 2 millions de tués.

Toujours selon les révélations du Washington Post, les listes dressées par les fonctionnaires américains ont concerné des milliers de personnes, « allant des responsables communistes indonésiens, depuis les échelons supérieurs jusqu’aux cadres locaux dans les villages ». Ces listes ont, par la suite, été remises aux militaires indonésiens pour perpétrer leurs massacres. En retour, l’ambassade recevait des putschistes la liste des personnes assassinées, permettant « un pointage systématique par la direction de la CIA à Washington, des exécutions qui avaient été menées à bien ». « Vers la fin de janvier 1966, les noms rayés sur les listes étaient si nombreux que les analystes de la CIA ont conclu à la destruction de la direction du PKI », a expliqué au journal Joseph Lazarsky, ancien chef adjoint de la CIA en Indonésie. Le quotidien précise qu’il n’a jamais pu être prouvé que les communistes indonésiens aient été impliqués dans l’assassinat des généraux. Tout au long des trente-trois années de dictature, la répression n’a jamais faibli.

Entre 1985 et 1990, Suharto a fait exécuter dans la clandestinité 22 dirigeants communistes, syndicalistes et militaires progressistes, qui étaient en prison depuis vingt-cinq ans. Condamnés à mort après la prise du pouvoir du dictateur, aucune grâce ne leur fut accordée. Il y eut aussi plus d’un million de personnes incarcérées ou déportées dans l’île de Buru. Emprisonnées sans jugement durant dix à quinze ans. Estampillées ensuite « ex-prisonniers politiques » (les tapols), elles restèrent complétement marginalisées au sein de la société indonésienne. Ce sont des millions d’Indonésiens qui furent frappés par cette exclusion durant trois décennies en vertu du décret de 1966 pris par l’Assemblée constituante interdisant le « communisme ». Tous les condamnés politiques pour « faits de communisme », leur famille et leurs descendants sont frappés d’indignité nationale et interdits de recrutement dans aucun des postes de la fonction publique et dans de nombreuses activités relevant du secteur privé. Ces victimes ont représenté une catégorie de « sous-Indonésiens », exclus de la citoyenneté, juste autorisés à survivre comme ils le pouvaient dans le cadre d’une étroite et permanente surveillance.

Ce décret n’est toujours pas aboli. Les droits politiques de millions de personnes n’ont pas été rétablis. L’ostracisme qui les frappe perdure, profondément ancré dans la conscience intime de la nation indonésienne elle-même. Le président Abdurrahman Wahid (Gus Dur), le premier président démocratique de la période post-Suharto, avait fait œuvre, en 2001, à titre personnel, de repentance et présenté aux victimes et à leurs descendants tous ses regrets pour la participation des milices musulmanes à l’exécution des massacres sous la direction des forces militaires. Mais, en tant que président, il se montra incapable de lancer un débat national sur la période écoulée. Sa proposition au Parlement de lever l’interdiction frappant tout ce qui touche de près ou de loin au marxisme et au communisme - tous les livres sur le sujet sont interdits depuis plus de quarante ans - s’est heurtée à une puissante opposition, animée par les militaires et le président de l’Assemblée consultative du peuple de l’époque, Amien Rais. Ce dernier a reconstitué un Nouveau Front anticommuniste (FAK), qui dénonce, entre autres, « l’athéisme insupportable des communistes dans un pays à 90 % musulman et leur manque d’attachement à la nation indonésienne et leur allégeance à Pékin et Moscou. » L’un des objectifs du FAK est de bloquer toutes les initiatives lancées depuis la chute de Suharto par les démocrates pour faire éclater la vérité sur le coup d’État. En anonçant en avril 1999 la création d’un « institut d’études sur les massacres de 1965-1966 », un comité d’anciens tapols, dont le célèbre écrivain Pramoedya, s’est donné pour but de rassembler toutes les informations pouvant être collectées à travers le pays sur les massacres et de cerner au plus juste le nombre des victimes. Des équipes ont déjà repéré des charniers, mais les autorisations pour les examiner ne sont toujours pas délivrées.

Pour mettre véritablement un terme à la dictature, « il faut un jugement », estiment les fondateurs de l’Institut, pour lesquels la capacité des successeurs de Suharto à revenir sur ces événements marquera véritablement ou non le changement réel du nouveau régime et l’instauration d’un État de droit. On en est encore très loin. À l’approche du cinquantième anniversaire du putsch de 1965, des violents articles écrits par des militaires ont été publiés dans la presse indonésienne avec tout un arsenal d’arguments d’un autre temps, qui ont aussi pour objectifs de freiner le processus de démocratisation politique, syndical et judiciaire. Les espaces de liberté sont encore singulièrement réduits pour le monde du travail. Écrire « classe ouvrière » dans un journal est passible de douze années de prison pour « incitation à la propagande communiste ».

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