Avril-mai 1886 : les événements de Chicago

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Avril-mai 1886 : les événements de Chicago

Dès le 28 avril, de graves incidents éclatent à Milwaukee où les autorités, impressionnées par l'ampleur du mouvement, envoient des renforts de police ; en riposte à des jets de pierres, la police ouvre le feu : neuf manifestants sont tués.

Deux jours plus tard, Chicago est le théâtre d'une tragédie qui provoque dans toute l'Amérique et dans le monde entier une profonde émotion et assure au 1er mai 1886 un retentissement international.

Les conditions de travail et de vie des travailleurs de Chicago étaient particulièrement pénibles ; les journées de quatorze et seize heures de travail n'étaient pas rares, les sans-logis abondaient, plusieurs familles s'entassaient dans des habitations exiguës et insalubres, la misère régnait.

Par ailleurs, le patronat avait une réputation d'esclavagiste qui n'avait rien d'exagéré, si l'on en juge par ce qu'écrivait sa presse à propos des ouvriers. L'un de ces journaux osa écrire que le plomb est « la meilleure nourriture qu'on puisse donner aux grévistes », un autre que « la prison et les travaux forcés sont la seule solution possible de la question sociale ».

Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'un climat d'exaspération et de révolte régnait parmi ces travailleurs férocement exploités et opprimés. En outre, Chicago était de longue date le principal centre de l'agitation révolutionnaire en Amérique et le mouvement anarchiste y avait installé son quartier général. On comprend alors que, dans ce moment de tension exceptionnel de la lutte des classes, la moindre étincelle ait pu mettre le feu aux poudres.

C'est effectivement ce qui se produisit.

Les travailleurs de Chicago répondirent à l'appel du 1er mai par une grève qui eut, en raison du mécontentement profond qui la précédait et de la fièvre qu'elle déclencha, des prolongements dans divers secteurs, notamment dans les mines où un patronat rétrograde répliqua à l'action par des licenciements ou des mesures de lock-out.

Ce fut le cas de la grande entreprise de machines agricoles McCormick dont la direction avait jeté à la rue mille deux cents ouvriers qu'elle avait remplacés par des jaunes. Ceux-ci avaient été recrutés dans les environs de Chicago par sa milice privée armée, composée de mercenaires sans scrupules, assurée de la complaisance de la police et de l'impunité de la justice.

Le 3 mai, en fin de journée, plusieurs milliers de grévistes s'étaient donné rendez-vous à la sortie de l'usine pour conspuer les jaunes. La police était là et rapidement ce fut l'échauffourée. D'ou partirent les premiers coups de feu ? Nul ne peut apporter de réponse certaine, mais ce qui fut établi irréfutablement, c'est que les six morts et la cinquantaine de blessés qu'on releva venaient d'être victimes des fusils mitrailleurs de la police.

L'indignation qui suivit cette tuerie était à son comble et pourtant, malgré les appels des groupes anarchistes à riposter à la violence par la violence, les armes à la main s'il le fallait, la manifestation de protestation qui eut lieu le lendemain de ce bain de sang fut pacifique. On vit même certains couples s'y rendre avec leurs enfants.

Après avoir entendu les discours, la foule, évaluée à quinze mille personnes, se préparait à se retirer dans le calme lorsque la police fit irruption et se mit à disperser brutalement les manifestants. C'est alors qu'une bombe tomba dans les rangs de la police, faisant huit morts et une soixantaine de blessés parmi les policiers, dont les rescapés ouvrirent aussitôt un feu nourri sur la foule désemparée et encore dense.

Jamais le bilan exact des victimes ne fut établi, mais on peut penser que plusieurs dizaines de personnes furent mortellement atteintes et qu'il y eut un nombre beaucoup plus élevé encore de blessés. Jamais non plus l'auteur de l'attentat à la bombe contre la police ne fut formellement identifié. D'aucuns parlèrent d'un acte individuel d'un anarchiste d'origine allemande, d'autres d'une provocation. Toujours est-il que la vague de répression qui suivit cette tuerie laissa de profondes blessures parmi les travailleurs de Chicago et dans leurs organisations.

Le gouvernement et le patronat mirent à profit la situation pour se débarrasser une bonne fois pour toutes des éléments tenus pour chefs de file des « émeutiers ». C'est ainsi que, parmi les nombreux militants arrêtés, furent retenus huit prévenus : Spies, Fielden, Neebe, Fischer, Schwab, Lingg, Engel et Parsons. Ce dernier, qui avait échappé à l'arrestation et avait toutes les chances de ne pas être découvert, sortit de son refuge au premier jour de l'ouverture du procès et se constitua prisonnier pour, déclara-t-il, « monter aussi si c'était nécessaire à l'échafaud, pour les droits du travail, la cause de la liberté et l'amélioration du sort des opprimés ».

Cet héroïsme, cette dignité allant jusqu'au sacrifice suprême furent le lait de tous les accusés et leur attirèrent admiration et respect bien au-delà du monde du travail. Tous, selon leur tempérament, tinrent tête à leurs accusateurs, firent le procès du capitalisme oppresseur, exaltèrent la cause ouvrière, la justice et la liberté. Tous mirent en évidence le caractère ignoble du procès ; parodie de justice dont la sentence de classe était arrêtée avant même qu'il ne s'ouvre.

Morris Hillquit, historien du socialisme américain, a écrit de ce procès : « Il est vraiment difficile d'en lire les comptes rendus sans en conclure que ce fut la plus monstrueuse caricature de justice qu'il fût jamais donné de voir dans un tribunal américain. »

Condamnés à la pendaison le 20 août 1886, sans que soit fournie la moindre preuve de leur participation à l'attentat, les huit accusés accueillirent sans défaillance une sentence qui ne faisait déjà aucun doute pour eux. Pour Schwab et Fielden, la peine fut commuée au dernier moment en travaux forcés à perpétuité.

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