La guerre d’Algérie à Villefranche (Vue des archives de la Société Populaire)

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Extraits de la conférence prononcée à la Médiathèque de Villefranche pour la Société Populaire par Michel Lebail en avril 2010. Lire le texte complet dans la Gazette n° 14 de janvier 2011.

Traiter de la guerre d’Algérie et de ses conséquences dans la vie sociale caladoise demanderait des recherches approfondies à partir de la presse locale, des délibérations du conseil municipal, des comptes rendus de la vie d’associations, des diverses formations syndicales et politiques, etc. Notre ambition est seulement d’étudier à partir des archives qui nous ont été confiées, essentiellement PCF et CGT, quelles ont été les réactions et actions face à cette guerre de ces deux formations, les plus importantes du monde ouvrier caladois à cette époque. Sans oublier que nos archives ne montrent pas la totalité des déclarations, initiatives, débats internes etc. de ces formations.

50 ans après peut-on débattre sereinement de la guerre que la France a menée en Algérie de 1954 à 1962 ? Il semble bien que les débats ne soient pas apaisés pour n’être que du seul domaine des historiens. La plaie est toujours douloureuse. Il suffit de rappeler la tentative de la majorité sarkozyste du parlement d’imposer l’enseignement « des bienfaits du colonialisme » pour les peuples qui l’ont subi. De même les nostalgiques de l’Algérie Française se sont déchaînés, député UMP en tête, lors de la sortie du film « Hors la loi ».

La guerre qui commence en Algérie le 1er novembre 1954 par le déclenchement des opérations armées à l’initiative d’un groupe d’activistes issus du MTLD, Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, n’est que la poursuite d’une résistance qui n’a jamais cessé du peuple algérien à l’occupation du pays et à sa colonisation. Ce soulèvement armé doit être également replacé dans le vaste mouvement de décolonisation qui se développe après la deuxième guerre mondiale. Au terme d’une guerre de 8 ans la France a du concéder l’indépendance au Vietnam par les accords de Genève le 20 juillet 1954.

Seul le Parti Communiste demande dès le 8 novembre « à arrêter immédiatement la répression… à reconnaître le bien fondé des revendications à la liberté du peuple algérien… ». Le président du conseil Pierre Mendès France, le ministre de l’intérieur François Mitterrand et toutes les autres formations politiques soutiennent l’envoi de troupes et les opérations militaires baptisées « maintien de l’ordre » et s’en tiennent au mot d’ordre : « L’Algérie c’est la France, ce sont trois départements français ».

En 1955 la guerre s’intensifie, des soldats sont rappelés ou maintenus à l’armée au delà de la durée légale du service militaire, de nombreux renforts sont envoyés en Algérie.

A Villefranche, le premier document en notre possession concerne une réunion interne du PCF le 18 juin 1955 « sur les problèmes Nord Africains Algériens ». Les questions débattues sont regroupées sous deux chapitres. Tout d’abord la solidarité : contre la répression, contre l’état d’urgence, contre l’envoi du contingent. Puis les revendications : les salaires, les allocations familiales, le logement, l’indépendance nationale. Les commentaires suivants illustrent bien qu’elle est la situation, pour le PCF, moins d’un an après le début des hostilités en Algérie : «… il faut souder les travailleurs algériens avec la population et condamner toute manœuvre tendant à diviser et à faire condamner les algériens et leur mouvement… il faut faire un gros travail d’explications auprès du peuple français et des travailleurs algériens… l’Algérie, nation en formation, peut être immédiatement un Etat indépendant … s’unir sur une position de classe et non pas sur une position nationaliste qui soulève des différences au départ. »

Le 2 septembre 1955 lors d’une réunion de la cellule du PCF de l’EDF, après une discussion sur les revendications, il est décidé de tirer un tract pour dénoncer, et organiser la protestation, à la suite du départ en Afrique du Nord d’employés de l’entreprise.

Toujours en septembre, le bulletin interne de la section du PCF « Notre guide » consacre la moitié de son contenu à « la lutte des peuples coloniaux ». Il dénonce les massacres, la surexploitation par les grosses sociétés coloniales, le vote de la loi sur l’Etat d’urgence. Il appelle les familles des jeunes appelés à s’unir, il dénonce la situation faite aux 400 000 algériens travaillant en France et conclut « une seule solution donner satisfaction aux revendications des peuples d’Afrique du Nord »

Toujours en septembre 1955, le syndicat CGT de la confection dans un court tract appellent « les mamans, les fiancées, les femmes à faire entendre leurs voix en exigeant la démobilisation des jeunes appelés du contingent libérables en octobre et des négociations en Afrique du Nord. »

Toujours en septembre, le 24, l’Union Départementale CGT réunit ses cadres avec comme sujet « la CGT et le problème algérien ». La discussion est ouverte par un long document (23 pages) traitant de l’histoire de l’Algérie, de l’exploitation coloniale, de la guerre qui commence là bas et des conséquences pour le peuple français. Cette introduction rappelle longuement les prises de position de la CGT contre le colonialisme, pour le soutien aux peuples qui veulent s’en libérer. Il évoque également les difficultés rencontrées aussi bien du côté des travailleurs algériens (faible conscience de classe, réaction nationaliste, victimes de pressions de toutes sortes) que du côté des travailleurs français (rôle de l’école et des médias, jugement primaire sur le tempérament algérien). Il souligne l’insuffisance de nos liens avec les travailleurs algériens. Enfin il conclut en invitant à une discussion à partir de ce document à tous les niveaux de l’organisation et à développer avec plus d’efforts le travail syndical en direction des travailleurs algériens.

L’année 1956 commence par la victoire de la Gauche aux élections législatives. Guy Mollet, secrétaire du Parti Socialiste (SFIO) qui devient président du conseil ayant promis durant la campagne électorale « la cessation de la guerre en Afrique du Nord et le retour immédiat des jeunes soldats », l’espoir est grand de voir s’achever cette guerre. Mais le 6 février, à Alger, sous la pression des ultras, Guy Mollet décide la poursuite de la répression « la France se battra pour rester en Algérie ». Cependant le 8 mars pour obtenir les pouvoirs spéciaux il déclare « la mission de la France n’est pas de faire la guerre ». En mars l’indépendance est accordée au Maroc et à la Tunisie. Le 11 avril 1956, le gouvernement rappelle massivement les réservistes. La décision d’envoyer tous les soldats du contingent en Algérie marque l’un tournant dans la guerre. C’est une armée de 400 000 hommes qui combat là bas.

Lors des élections législatives du 2 janvier 1956 dans sa déclaration de candidature, la liste du PCF (on vote à l’échelon de l’arrondissement), revendique « l’arrêt des opérations en Algérie et le retour immédiat des rappelés et jeunes du contingent, une politique de Paix ». La SFIO dit croire à la vertu de la négociation et préconise une politique relevant le niveau de vie, répandant l’instruction et la civilisation des populations indigènes pour maintenir ou rétablir l’influence de la France. A Villefranche, le PCF obtient 2943 voix, la SFIO 1100 et les Radicaux 1582. Camille Vallin est élu député de l’arrondissement avec 3 autres élus, tous de Droite. SFIO et Radicaux n’ont pas d’élu.

Dés le 27 janvier 1956 se constitue à Villefranche un comité local pour la solution pacifique des problèmes d’Afrique du Nord qui tient une réunion d’information le 3 février. Parmi les signataires, aux côtés du PCF et de la CGT et des associations proches de ces dernières, la section locale de la SFIO qui semble donc être dans la continuité des engagements électoraux de Guy Mollet. Les mots d’ordre de cette réunion sont explicites : l’arrêt de la politique de force… l’ouverture de négociations…

(…)

Quelques remarques en conclusion.

De la centaine de documents en notre possession ressortent très nettement les idées suivantes :

- PCF et CGT sont acquis dès le début des hostilités à l’indépendance pour le peuple algérien. Elles constatent la difficulté à faire partager ce point de vue y compris dans le monde du travail.

- La propagande menée dans le système scolaire, depuis la conquête, autour de la thèse de l’Algérie c’est la France, l’existence d’une population importante d’européens installés depuis des générations dans ce pays rendent difficile le combat politique pour l’indépendance.

- De plus dans la guerre froide, le PCF est isolé, encore plus après les événements de Hongrie en 1956 et après la prise de pouvoir de De Gaulle en 1958 soutenue par la SFIO.

- Soucieuses de rassembler le plus grand nombre possible de travailleurs contre la guerre, PCF et CGT renoncent à des mots d’ordre certes justes mais qui ne seraient pas compris. Leur démarche est donc de lier la situation algérienne avec les luttes en France : luttes pour la Paix, luttes pour le pouvoir d’achat (le coût de la guerre). Peu à peu leurs déclarations se modifient, probablement en fonction de l’évolution : dénonciation du colonialisme, retour des soldats du contingent, négociation puis à la négociation avec ceux qui se battent..

- Elles recherchent l’unité du plus grand nombre possible d’organisations dans des collectifs œuvrant pour la Paix. Dans un premier temps ces collectifs ne sont constitués que d’organisations proches de la CGT et du PCF (Union des Femmes Françaises, Secours Populaire, ARAC…) puis de quelques personnalités ou petites formations de Gauche de sensibilités chrétiennes (MLP, UGS, PSU), enfin la CFTC et la SFIO se joignent à des appels contre le putsch des généraux, contre l’OAS.

La guerre d’Algérie à Villefranche (Vue des archives de la Société Populaire)
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