Un « as » caladois qui n’avait pas 20 ans

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Durant la majeure partie du premier conflit mondial, Le Progrès a publié régulièrement une rubrique intitulée La guerre aérienne. C’est ainsi que, dans l’édition du 18 octobre 1916, on peut découvrir l’entrefilet suivant :

UN HEROS DE L’AIR

Le sergent Frédéric Sauvage

Frédéric Sauvage, dont nous reproduisons un portrait dû au crayon d’un de ses camarades, est né à Villefranche-sur-Saône. On sait qu’il a abattu un cinquième avion allemand puisqu’il a eu les honneurs du communiqué ; or il est à peine âgé de 19 ans. « C’est, dit un de nos confrères de l’Evénement, un adolescent discret et charmant ayant tout pour émouvoir les cœurs sensibles, enfant sérieux et doux, orphelin à la fleur de l’âge, et pupille exemplaire d’un très brave homme de Paris, et d’abord se préparant avec un sérieux magnifique à une vie qui sera très sérieuse aussi, petit héros de roman jusqu’à l’heure où les circonstances qui lui devaient bien ça en font un héros de l’histoire. »

L’information valait tout de même la peine d’être creusée. Le plus simple consistait à interroger d’abord le site internet « Les as oubliés de 1914 ». Pas de trace hélas du Frédéric en question !

Ainsi donc, le fameux slogan « Si c’est vrai, c’est dans Le Progrès » n’aurait pas valu par le passé !

Etonnant tout de même : le quotidien lyonnais n’avait pas pu persister dans l’erreur puisque, au début de 1917, il donnait ce titre à un nouvel entrefilet : L’aviateur Sauvage disparu. Le texte indiquait que l’avion de « Johannès » Sauvage, dit « le môme », s’était écrasé en feu le 7 janvier après avoir été touché par un obus allemand. Il précisait surtout que le jeune pilote était né le 15 février 1897 à Villefranche-sur-Saône.

Il y avait tout de même quelques chances pour que le Johannès de cet article soit le Frédéric du précédent.

Nouvelle vérification : aucun Sauvage ne se prénommait Johannès parmi les as de 14. Le site « Mémoire des hommes » ne connaissait pas davantage ce prénom et ce nom associés.

Le Progrès s’était-il donc rendu coupable d’un bidonnage ?

Un dernier recours : le site recensant les morts du département du Rhône. Chance inouïe, celui-ci révèle plusieurs victimes du nom de Sauvage, dont une prénommée Jean, disparue justement en 1917.

Un retour sur « Mémoire des hommes » avec ces informations plus précises et tout à coup « Le môme » est là sous la forme de sa fiche militaire officielle : Jean Sauvage est bien né le 11 février 1897 à Villefranche-sur-Saône, de feu Aimé Sauvage et feue Marie Descombes. Engagé volontaire à la mairie du 19ème, à Paris, il est entré au service actif le 22 novembre 1915, sous le matricule de recrutement 5352. Quatre mois plus tard, le 29 mars 1916, il obtient son brevet d’aviateur et est aussitôt affecté au 1er groupe d’aviation. Pilote de chasse sur Nieuport, puis sur Spad, il ne tarde pas à se distinguer puisqu’en date du 17 juillet, il est cité à l’ordre de l’armée après ses premières victoires.

La fiche de notre as caladois précise encore qu’il avait été promu sergent le 20 septembre 1916 et c’est sans doute cette promotion qui lui valut les honneurs de la presse, d’abord à Paris, puis à Lyon.

Dernier détail : la personne à prévenir était son dernier parent, un oncle qui demeurait rue de l’Alma, à Villefranche.

Une fois son identification parfaitement établie, il est naturellement plus facile d’obtenir davantage de renseignements à propos de cet as oublié. On peut ainsi découvrir qu’il a été crédité de 8 victoires obtenues de la fin du printemps 1916 au tout début de 1917, à peu près au même moment et dans le même temps où Fonck, le futur as des as français n’en avait fait valoir que 2 !

« Le môme » était donc sur la trajectoire qui aurait fait de lui l’égal de Fonck, Guynemer ou Nungesser…

Un obus de DCA en a décidé autrement. Des témoins français ont assisté à la chute de son avion en feu sur les lignes allemandes, dans le secteur de Bapaume. Son corps n’a jamais été retrouvé…

En 1918, le tribunal de Villefranche a simplement pris acte de sa disparition.

Il figure sur le monument aux morts sous le prénom de… Joannès !

Jean Périlhon

http://jean.perilhon.free.fr

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