N’oublions pas Madeleine PELLETIER, première psychiatre française, militante provocante

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N’oublions pas Madeleine PELLETIER,  première psychiatre française, militante provocante

Qui se souvient aujourd’hui de Madeleine Pelletier ? Qui sait qu’elle fut la première femme psychiatre en France ? Libertaire, socialiste, féministe, franc-maçonne, militante pour le droit à l’avortement, Madeleine Pelletier n’a cessé de vouloir l’émancipation des femmes à une époque où la société les assignait aux simples travaux ménagers. Au début du XXe siècle, il n’était pas bon d’être femme.

Née le 18 mai 1874 à Paris dans un milieu très modeste – son père est cocher de fiacre et sa mère marchande de fruits et légumes – Madeleine Pelletier se sent très vite différente. Elle veut accéder à un destin de femme libre et cherche à s’affranchir des multiples asservissements conditionnés par une société étriquée. Peu importe le prix à payer, puisque la lutte perpétuelle est son destin.

Après des péripéties à l’école qu’elle quitte assez tôt, la fréquentation des anarchistes dont elle dit : ils « ne sont pas différents des autres hommes, ils tiennent la femme comme un être inférieur », elle parvient à passer le Bac à 24 ans. Médiocre première partie, mais, l’année suivante, mention très bien pour la seconde partie, car la candidate est mieux préparée. Bons résultats en sciences, mais surtout Madeleine Pelletier brille en philosophie avec la note de 18/20.

En 1898, elle entame des études de médecine : toujours prête à se faire remarquer – arriviste, diront certains – elle est la seule personne à lire des journaux dreyfusards dans l’amphithéâtre.

Un chiffre pour rappeler l’accès des femmes aux études : en 1899, sur 4 500 étudiants, il n’y a que 129 femmes dont 100 étrangères…

Mais cette battante ne cherche pas tout de suite à exercer la médecine. Elle voudrait faire carrière dans l’anthropologie, puis s’intéresse à la psychologie. Elle connaît les théories de Freud. Ne dit-elle pas : « La psychologie est une possibilité de comprendre l’être humain » ? En fait, elle se montre curieuse de tout.

Désirant passer le concours d’interne des asiles d’aliénés, elle rencontre un écueil, et de taille : en 1902, elle ne reçoit pas la convocation exigée pour entrer dans la salle d’examens, les candidats devant jouir de leurs droits politiques. Rappelons que les femmes n’ont pas (encore) le droit de vote – elles l’obtiendront en 1944 grâce au Général de Gaulle –. On refuse donc à Madeleine Pelletier le droit de passer le concours. Qu’à cela ne tienne : accompagnée d’une journaliste de La Fronde, seul quotidien au monde à être totalement géré par des femmes – de l’écriture à l’administration – elle entame la lutte en se rendant malgré tout dans la salle d’examens.

Le gouvernement du Bloc des gauches conduit le pays. Mesure exceptionnelle à personnalité exceptionnelle : une dérogation lui est accordée. Madeleine Pelletier peut ainsi passer le concours l’année suivante. Elle est reçue 6ème sur 11 lauréats.

Février 1904 : début des études règlementaires d’internat, cursus qui se déroule sur trois ans. Le matérialisme et l’anticléricalisme du milieu médical lui conviennent.

Mais Madeleine Pelletier n’est pas qu’une militante. Elle est aussi une théoricienne. De 1908 à 1914, elle rédige six livres dans lesquels elle détaille sa pensée. La libération sexuelle des femmes lui tient à cœur, encore que dans ce domaine, sa propre vie sexuelle ait été, semble-t-il, sinistre, voire inexistante. La question sur l’identité sexuelle la taraude. Ses photographies ne montrent-elles pas une femme toujours habillée en homme ? D’ailleurs, elle sera persécutée pour son allure de garçonne.

Parmi ses ouvrages, citons « La femme en lutte pour ses droits », « L’émancipation sexuelle de la femme, « L’éducation féministe des filles ». Egalement journaliste, elle fait paraître de nombreux articles dans la presse et crée même sa propre revue mensuelle, « La suffragiste ».

Madeleine Pelletier se tourne alors vers la franc-maçonnerie. Bien qu’il existe des réticences à l’entrée des femmes dans ce mouvement initiatique, une loge progressiste lui ouvre ses portes : la Grande Loge Symbolique Ecossaise, dans laquelle elle sera particulièrement active. Du reste, elle y fera admettre la communarde Louise Michel, de très loin son aînée, à qui il ne reste que quelques mois à vivre.

On se doute que Madeleine Pelletier ne rencontre pas qu’adhésion à ses combats. Elle attire les insultes aussi bien dans son environnement professionnel qu’extra-professionnel : elle est traitée de « sale femelle », d’« abcès purulent ». Lorsqu’elle prend la parole à l’occasion de conférences, il n’est pas rare qu’elle soit huée.

Si elle est féministe, Madeleine Pelletier reconnaît que le féminisme est un milieu trop étroit pour elle. Elle a besoin d’espace. Et puis « cette atmosphère de ragots, note-t-elle, me dégoûte ! ». Elle entre donc au parti socialiste. Même si les Jules Guesde ou Jaurès sont plus ouverts au sort des femmes que l’opposition, il arrive que les trois quarts de l’assistance quittent la salle lors des congrès. La liberté est une longue patience !

Madeleine Pelletier n’en a pas fini avec sa quête du bonheur. La Révolution russe surgit : elle se rend à Moscou après bon nombre de péripéties, de rendez-vous clandestins. Il n’est pas facile, en effet, d’être le témoin de l’action des Soviets, d’autant que Clémenceau a établi un cordon sanitaire : la peste ne doit pas franchir les frontières. Sur place, elle ne verra que désolation et terreur, qu’elle aura l’honnêteté de dénoncer.

Madeleine livre son dernier combat quelque temps avant la 2ème guerre mondiale. Très cultivée, se jetant dans de nombreuses activités afin d’échapper à un ennui qui l’assaille, elle n’en est pas moins seule en raison de perpétuels conflits qu’elle a occasionnés dans les groupes auxquels elle a appartenu.

Restée célibataire toute sa vie, probablement vierge – qui est sa façon de militer et de refuser l’esclavage du mariage –, usant de violence verbale, voire physique – il lui est arrivé de distribuer quelques claques – face à des interlocuteurs qui la méprisent, son équilibre s’en ressent.

En 1937, de graves ennuis de santé la rendent paralysée.

Puis, l’année 1939 arrive. Année funeste pour le monde en général, et pour Madeleine Pelletier en particulier. Inculpée pour avortement, elle est laissée en liberté en raison de son état de santé. Déclarée irresponsable par la Faculté en vertu de l’article 64 du Code pénal, elle est internée à l’asile psychiatrique de Perray-Vaucluse en mai de cette même année. Son état de santé est déplorable. Elle s’éteint le 29 décembre, abandonnée de tous. Elle a 65 ans.

Ironie du sort : Madeleine Pelletier a commencé sa carrière dans un asile. C’est là qu’elle y achève sa vie. La vie n’est pas avare de cruauté.

Anticléricale exacerbée, elle sera veillée par des religieuses. Ses dernières volontés ne seront pas respectées : souhaitant être incinérée, elle sera enterrée dans le cimetière de l’asile.

Pauvre Madeleine Pelletier, qui a éliminé le plaisir dans sa vie, grande militante devant l’Eternel en qui elle ne croyait pas, femme scandaleuse en son temps, passée à la trappe de l’Histoire, mais qui a ouvert la voie pour les générations futures…

Françoise Bonne

http://pagesperso-orange.fr/francoise.bonne/

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