Vichy : la porte se ferme à Sigmaringen

Publié le

Un huis-clos raconté par Pierre Assouline

Il était une fois, en août 1944, situé en Allemagne, à Sigmaringen, un grand château de 283 pièces, propriété de la famille des Hohenzollern…

Un jour, le prince et la princesse reçoivent un télégramme signé Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères, leur intimant de faire leurs bagages séance tenante pour laisser la place aux membres du gouvernement de Vichy. La pastille est-elle difficile à avaler ? Pas tant que ça : une heure après, les bagages sont alignés sous l’œil impavide des têtes d’animaux empaillées, trophées de chasse à courre de l’illustre lignée princière.

Seuls, les domestiques resteront à la disposition des hôtes et seront chargés de leur bien-être, le temps qu’il faudra.

Un huis-clos à l’atmosphère étouffante

Le livre de Pierre Assouline, Sigmaringen, paru aux éditions Gallimard, n’a rien d’un conte pour enfants. C’est à un huis-clos à l’atmosphère étouffante que nous convie l’auteur : unité de temps, unité de lieu, unité d’action. Nous entrons dans cette parenthèse de huit mois vécue par ceux – hommes politiques, journalistes écrivains - qui ont collaboré avec les Allemands depuis 1940, ont attisé les haines en devançant leurs attentes, notamment concernant le statut des Juifs.

Désormais rassemblés dans cette région, enclave devenue territoire français le temps d’un exil, plusieurs milliers de Français vont y trouver refuge, des miliciens et civils anonymes aux plus célèbres collaborationnistes. A la plèbe, la ville de Sigmaringen, aux huiles, le château.

Personnage composé par l’auteur pour la circonstance, le témoin de cette installation est majordome général. Il s’appelle Julius Stein. Sa famille a voué son existence au service des Hohenzollern. Il est l’homme de la situation. « Le contrôle de soi est un absolu, quitte à paraître coincé, inhibé, inexpressif ». Un bon majordome « doit avoir si bien intériorisé la retenue qu’elle lui est devenue une seconde peau ». Voilà pour ses qualités de serviteur. Il les manifestera à merveille jusqu’au départ des Français.

Pendant ces quelques mois, Julius Stein va observer tout ce petit monde qui se jalouse, qui s’épie et tente de recréer une petite France, et nous entraîner dans l’intimité de ces collaborateurs, réunis dans cette citadelle sur ordre du Führer lui-même. « A Sigmaringen, on pourra mieux surveiller les Français, ils y seront en cage », a déclaré Hitler.

Ce rassemblement improbable d’un gouvernement fantoche devrait souder ces hommes. Pourtant, il n’en est rien. Au contraire. Il renforce leurs inimitiés, rapporte l’auteur. On assiste à « une guerre de positions et de tranchées invisibles ». Les rancœurs se révèlent, portées par un désœuvrement sans nom, même si la bibliothèque de 200 000 volumes offre un divertissement… avec la messe. Tout le monde se déteste, s’ennuie. Pétain relit les Mémoires de Talleyrand. Laval en profite pour découvrir Quatre-vingt-treize de Victor Hugo. Une partie de la clique de Je suis partout, Alain Laubreaux, Léon Degrelle en tête, arpentent les salles. Tous deux parviendront à se sortir de ce bourbier et mourront bien des années après la fin de la guerre, en Espagne, refuge des fascistes affectionnés par Franco. Quant à Lucien Rebatet, il pleure en apprenant la mort de Brasillach en janvier 1945.

Organisation pratique

Julius Stein a promis de veiller sur ses hôtes : il est temps maintenant de répartir les chambres, les bureaux et les appartements.

A Pétain, « impénétrable », d’occuper le 7ème et dernier étage, surnommé « l’Olympe ». A lui seul revient le privilège d’utiliser l’ascenseur. Aux murs de ses appartements, une carte d’Etat-major hérissée d’épingles : il suit les avancées des Alliés. Lorsqu’il parle de sa femme, Pétain dit « on veut ». Autre époque.

Pierre Laval est logé juste en dessous. Pas question que les deux hommes se croisent. La séparation des pouvoirs est respectée jusque dans les étages. Son ulcère à l’estomac le fait souffrir. Il y a bien un médecin, Ménétrel, qui fait partie de la bande, mais c’est le médecin personnel de Pétain et son confident. Alors il s’en passera. Le chef du gouvernement dicte ses notes pour sa future défense car il s’attend à un procès. En quittant la France, il a emporté des caisses de cigarettes et beaucoup d’argent. Il a aussi d’autres raisons de préoccupation : sa fille est loin de lui et sa femme, à ses côtés, ne va pas fort. Elle appelle son chien resté en Auvergne…

Pierre Assouline nous fait croiser Darnand, créateur de la Milice à la demande même de Pétain, qui parade en habit de Waffen SS ; Marcel Déat, fondateur du Rassemblement National Populaire et son éternel béret basque vissé sur la tête, Abel Bonnard, surnommé « Gestapette », Céline, bien sûr - et son chat Bébert sous le bras - qui continue d’être le médecin des pauvres de la région. Fernand de Brinon, ambassadeur du gouvernement français auprès de l’occupant, maintenant président de la commission nationale française pour la défense des intérêts nationaux, cherche lui aussi à sauver sa peau. Il n’y parviendra pas puisqu’il sera exécuté en 1947.

Passons à l’intendance. Douze services sont organisés dans la journée : trois repas par jour dans quatre salles à manger, soit douze services assurés par près de quatre-vingt personnes. Ces dames dérobent des fourchettes… Décidément, la mesquinerie jusqu’au bout.

L’hiver est particulièrement rigoureux : les gens ne se supportent plus. Et les nouvelles sont mauvaises.

Strasbourg est libérée. Même s’ils se sont accrochés, les Allemands ont été refoulés pendant la bataille des Ardennes. Février 1945 : Dresde est réduite en cendres. Les bombardements qui ont ravagé la ville ont vengé Coventry.

La fin est proche. Le 21 avril, les Russes assaillent Berlin. Le IIIème Reich s’écroule. Le 24 du même mois, Pétain fête ses 89 ans. Mais pas à Sigmaringen. Il a demandé à regagner la France. Le temps de rendre des comptes est arrivé. Certains hôtes s’enfuient, tel Céline qui se réfugie au Danemark.

Tout rentre dans l’ordre. Les maîtres des lieux sont maintenant de retour. Le prince de Hohenzollern peut enfin déguster un cognac servi par Julius et admirer le cours du Danube depuis sa terrasse.

Fin d’une des plus sombres époques de l’histoire de France. La porte se ferme sur Vichy à Sigmaringen.

Vichy : la porte se ferme à Sigmaringen
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article