Maurice Agulhon nous a quittés

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Avec lui, c’est toute une génération d’historiens, de philosophes, d’intellectuels, formés dans l’immédiat après-guerre, qui disparaît. Maurice Agulhon entre à l’Ecole Normale Supérieure en 1946, un an après Jacques Le Goff (disparu récemment), la même année que Michel Foucault et François Bédarida. Comme beaucoup de jeunes intellectuels de l’époque, il s’implique dans le combat social et adhère au PCF auquel il restera fidèle jusqu’en 1960. Il gardera toute sa vie la passion du politique. Son enfance à Uzès, dans le Gard, dans un foyer d’instituteurs socialistes et laïques, influence aussi incontestablement son parcours qui mêle histoire et engagement politique.

La disparition d’un grand historien est l’occasion de relire ses écrits. Le livre qui m’a le plus passionné est sans conteste : Marianne au combat, L’imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880. « La représentation visuelle de l’idéal politique n’a cessé d’être, dans les combats, un instrument et un enjeu tout à la fois ». Comment la République s’est-elle personnifiée en une femme et comment cette figure féminine a-t-elle évolué à mesure qu’évoluaient le combat des républicains et l’idée même de la République ? Pour les réactionnaires de la première moitié du XIXe siècle, Marianne est le symbole de la fille de joie, de la fille sans mœurs. Comment les républicains ont-ils inversé l’image du régime pour lui donner une connotation positive ? Mais il y a diverses Marianne, la femme-soldat, la mère protectrice, la jeunette généreuse. « Choisir pour la femme-République une posture calme au lieu d’une posture véhémente, c’est bien évidemment signifier qu’on misera sur la puissance apaisante de la Raison plutôt que sur l’ardeur d’un appel au combat permanent ». Je suis frappé par la clarté de l’exposé et l’érudition de l’auteur. En 1979, ce travail était extrêmement novateur. Deux tomes suivront : Marianne au pouvoir (1989) puis Les métamorphoses de Marianne (2001) qui couvrent respectivement la IIIe République avant 1914 et le XXe siècle.

Le livre est dédié Joseph Hours, professeur d’histoire au lycée du Parc qui donna au jeune Maurice, élève de khâgne, le goût de l’histoire. Ce fut ensuite l’Ecole Normale Supérieure, l’agrégation (reçu 1er en 1950) : la voix royale. Il choisit son affectation dans une ville méridionale, industrielle et ouvrière : Toulon. La thèse d’Etat suit naturellement. A l’époque, il s’agit de travaux colossaux qui embrassent tous les aspects, économiques, sociaux et politiques d’un département. C’est le Var, évidemment, entre 1800 et 1851, sous la direction d’Ernest Labrousse.

La célébrité viendra avec La République au village (1970). Pourquoi les campagnes varoises, de 1848 à 1851, peu évoluées économiquement et où la culture est plutôt traditionnelle, se sont-elles avérées farouchement républicaines ? Comment s’est effectuée « la descente de la politique vers les masses campagnardes ? » L’explication socio-économique ne suffit pas. Maurice Agulhon fait intervenir le concept de sociabilité qu’il avait déjà évoqué dans une thèse de troisième cycle consacrée aux confréries de pénitents et aux loges maçonniques en Provence, à la fin de l‘Ancien Régime. Considéré comme l’historien « des quarante-huitards », il poursuit ses recherches et sa réflexion avec L’apprentissage de la République, en 1973.

L’originalité de son travail, dont le seul objet d’étude est la relation entre la République et les républicains, conduit Maurice Agulhon au Collège de France en 1986.

Il est décédé chez lui, à Brignoles, le mercredi 28 mai, fidèle à sa région d’adoption et toujours passionné par la politique.

Maurice Agulhon nous a quittés

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